Observation de crustacés deau douce
dans une mare temporaire de lAdrar mauritanien
Cétait en octobre 1994, en Mauritanie, après une période de pluviosité inhabituelle dans le pays. Les oueds avaient coulé, les dunes étaient fleuries et enverdies, les puits regorgeaient deau et de nombreuses mares temporaires sétaient établies un peu partout, y compris dans les massifs dunaires les plus arides. Exceptionnellement le Sahara était vert, en robe de douceur, offrant des paysages étonnants et irréels ou voletaient des papillons et saffolaient dodeurs les insectes pollinisateurs.
Jallais de Chinguetti à Rachid, venais de quitter les Irmechât et me dirigeais vers Amjenjer. Javais été surpris par la présence dun grand héron gris penché, solitaire, sur la surface dune de ces mares de faible profondeur. Je me demandais quelle prébende il pouvait y trouver quand je remarquais des " bestioles " nageant sur le fond de sable, que mes pieds avaient troublé. Je crus dabord à de minuscules poissons, puis à des têtards, avant de capturer et découvrir plusieurs exemplaires de cet étrange animal, denviron 3 cm de long, que je navais jamais vu, mais qui mévoquait un limule en miniature.
Le premier examen montrait un corps de couleur sable rosé, muni dune carapace dorsale protectrice, un corps allant en se rétrécissant vers lextrémité libre, des sortes dantennes antérieures, des yeux dorsaux, de nombreuses pattes et deux flagelles caudaux. Cest après mon retour en France que je lidentifiais.
Pour mêtre documenté depuis, je vais pouvoir faire partager ma science livresque avec ceux qui sont aussi ignorants que je létais avant cette découverte. Je sais, désormais, que ce supposé têtard, dailleurs dénommé " tadpole-shrimp " par les Anglo-saxons (mais aussi " shield shrimp ") a été décrit pour la première fois en 1732 par J. L. Frisch sous le nom de "ver pinnipède à carapace". En réalité, ce nest ni un ver, ni une crevette, mais un petit crustacé aplati de 15 à 75 mm, à tégument chitineux fortement minéralisé, et précisément un arthropoda, crustacea, branchiopoda, notostraca, du genre Triops.
En précisant que les notostracés, caractérisés par une plaque dorsale protectrice, comportent 1 seule famille, les triopsidés, avec 2 genres : Lepidurus et Triops. (dénommé Apus jusquen 1958). On compte actuellement une quinzaine despèces, avec 7 sous-espèces, mais il en existerait davantage, qui attendent dêtre reconnues.
Le distinguo entre elles a été fait sur laspect macroscopique (présence ou non du second maxille, ornementation du telson, par exemple) et non sur des analyses génétiques, aussi est-il probable que certaines formes apparemment distinctes, seraient des variantes du phénotype, avec un identique génotype. Comme il est possible que dans une même espèce, des sous-espèces, sétant différenciées il y a plusieurs millions dannées et reproduites en isolats, soient ultérieurement identifiées.
Au plan macroscopique, Lepidurus, porte une sorte de cuilleron entre les deux cercopodes postérieurs, et Triops présente une tâche ocellaire médiocéphalique, comme un troisième il. Je crois avoir identifié des Triops dans mes trouvailles et suis heureux de savoir que ces petits animaux sont plus anciens que les Dinosaures, puisquils remonteraient au Trias, voir au Permien, époque où les continents étaient unis dans la Pangée primitive !
Ces Triops sont relativement communs, car on trouve dans presque toutes les parties du monde et bien entendu en France, mais peu, dans une dizaine de stations. Heureux celui qui voyage loin, pour apprendre ce quil y a à deux pas de chez lui ! Jai même découvert quon pouvait en commander par Internet, sur catalogue, et les élever en aquarium.
Dans le cas observé, il sagit probablement dun T. numidicus, assez proche du longicaudatus et de laustraliensis, et sa présence en Mauritanie a déjà été signalée anciennement par Th. Monod (Gauthier, 1937). Son habitat est assez vaste : Afrique du Nord et Centrale et Asie. Son existence en tant quespèce est controversée, certains auteurs soutenant quil sagit tout simplement du T. granarius ; dailleurs, comme lui, il porte un second maxille et présente une reproduction bisexuée. Je ne peux évidemment trancher.
Il ne doit pas être confondu avec Triops cancriformis cancriformis, présent en Algérie et en Tunisie, ni avec la sous espèce mauritanicus, présente seulement au Maroc et dans la péninsule ibérique. Mais je regarderai mieux lors de mes prochains voyages en Mauritanie. Dans la même espèce de Triops existent dailleurs des variantes (nombre de pattes ou de métamères, forme de la carapace) et, à quelques détails près, on peut admettre que lanatomie de ces petits crustacés est globalement la même.
Ne vivant quen eau stagnante, souvent boueuse et de préférence temporaire, la durée dexistence des Triops est brève, de 20 à 90 jours, aussi leur faut-il se reproduire vite. Toutefois il en existe en eaux courantes à faible débit, où ils peuvent nager sans mal, mais sont alors exposés aux prédateurs, amphibiens et poissons.
Si les Triops longicaudatus peuvent se reproduire par hermaphrodisme et parthénogenèse, permettant aux femelles de se dispenser de mâles, comme signalé, la reproduction de Triops numidicus est bisexuée. Mais je nai pas poussé lexamen assez loin pour déterminer le sexe de mes spécimens. A la différence dautres Anostracés, nexiste pas le phénomène de diapause des ufs, comme dans le genre Artemia par exemple, mais ils peuvent supporter une longue dessiccation, grâce à l épaisseur de leur coque (15 ans ou plus). Voilà pourquoi on peut les observer dans des mares temporaires et les retrouver à des années de distance.
Le héron à lorigine de mon observation est lun de ses prédateurs, avec dautres oiseaux, mais cest grâce à lui aussi que lensemencement des mares peut se faire, les ufs étant transportés dans la boue collée aux pattes ou rejetés dans les déjections.
Si la mare subsiste suffisamment de temps, les ufs éclosent en moins de 24 heures et, après éclosion, la croissance de la larve (ou nauplius) est rapide, puisquelle peut doubler de longueur chaque jour, jusquà atteindre la forme adulte en moins de 30 jours, avec une taille qui dépend semble-t-il de leur alimentation et de lillumination solaire. Les nauplii grandissent par mues successives (une douzaine), où ils perdent leur exosquelette. Dabord sans carapace, cest au stade de 5 mm environ quils la développent. On a noté que toutes les larves navaient pas le même rythme de développement, certaines ayant une croissance lente, dautres rapide.
Suivant la rapidité de lévaporation de leau, il y aura une seule (le plus souvent) ou plusieurs générations par mare. Le retour à un épisode de sécheresse naffecte pas la survie des Triops car seuls les larves et les adultes meurent. A chaque alternance humide/sèche, le cycle recommence, avec chaque fois disparition des formes vivantes et survie des ufs.
Les Triops se nourrissent de petits organismes, algues, protozoaires, bactéries, daphnies, vers, détritus, etc. , quils trouvent par chimiotaxisme en suspension dans leau et dans le sol quils fouillent du bord antérieur de leur carapace. Mais ils ne répugnent pas à consommer leurs congénères non plus, les animaux les plus gros ayant tendance à attaquer les plus petits ou les larves en mues, particulièrement vulnérables. Cest avec leurs fortes mandibules quils déchiquettent leurs proies volumineuses ; les plus petites sont simplement avalées.
Si leur vie est somme toute simple, leur structure est bien plus complexe.
La carapace dorsale, constituant cette sorte de bouclier de forme ovale, est échancrée vers larrière, recouvrant la tête et le thorax, mais laissant libre lextrémité de labdomen. Un bourrelet transversal barre la partie antérieure de la carapace, à larrière du segment mandibulaire, et se poursuit en une forte carène médiane. Cette même face dorsale porte une paire dyeux sessiles composés (à multiples lentilles), rapprochés de la ligne médiane, et une sorte docelle antérieure (doù le nom du genre : " trois yeux ").
Cest sur la face ventrale que se poursuit lexamen, révélant le corps de lanimal. Il comprend une tête et un tronc, lui-même subdivisé en un thorax développé et un abdomen réduit. Ce corps est constitué de plusieurs segments ou métamères (30 à 35), incomplètement séparés en dehors des premiers, et il se termine par un telson fortement chitinisé portant 2 cerques multiarticulés. Lanus se trouve à lextrémité de ce telson, entre la base des cerques.
Jemprunte bien sûr beaucoup à mes sources pour la suite de la description. En poussant plus avant lexamen on remarque entre le 3e et le 4e segment une bouche, armée de deux mandibules, utiles pour son régime carnivore. Un examen plus attentif montrerait quil possède entre 40 et 63 paires de pattes foliacées (cest un phyllopode) et biramées, se réduisant de la tête vers lextrémité, et les derniers métamères en sont dépourvus (apodes). Les 11 premières paires correspondent au thorax, les autres à labdomen.
Ces pattes sont constituées dun protopodite central, se rattachant au corps, de plusieurs endites du côté mésial, dont le proximal, équipé dépines, constitue une gnathobase, alors que le plus distal, en lame rigide, est lendopodite, et de plusieurs exites, du côté externe avec, à lextrémité, un grand exopodite à longues soies. La première paire de pattes, parfois la seconde, a une fonction sensorielle, grâce à ses endopodites en fouets multiarticulés, dépassant latéralement la carapace, comme des antennes, et jouant leur rôle. Il existe cependant des antennes antérieures, mais très réduites, voire absentes chez certaines espèces ; ce sont des appendices vestigiaux, sans rôle déterminé mais ne semblant pas essentiel.
Les pattes supportent des branchies (ce sont des branchiopodes), leur permettant de puiser loxygène dans leau et les paires antérieures servent aussi à se déplacer et à salimenter, en filtrant et triant les sédiments. Lobligation de se nourrir et la nécessité de soxygéner expliquent leurs mouvements perpétuels, dans tous les sens, et on les voit parfois nager à lenvers en surface de leau quand loxygène vient à manquer. Un détail : la coloration rosée est due à la présence dhémoglobine dans le sang, qui facilite son oxygénation, et un cur tubulaire occupe les 11 premiers segments.
Chez la femelle, et on la distingue ainsi du mâle, lexopodite de la 11e paire de pattes est modifié et prend la forme dune cupule ovigère, fermée par une lame transparente ; doù leur nom doostégopodes. On a compté jusquà 200 ufs par oostégopode, une fertilité à la mesure de la précarité des conditions de vie.
Sans entrer dans les détails du fonctionnement interne, le médecin que je suis est fasciné de savoir que ce petit animal primitif possède un système cardiovasculaire, un système dépuration rénale (dans les glandes maxillaires), un système digestif (avec sophage, estomac, intestin et anus) et des gonades. Comme les mammifères et les primates que nous sommes.
En dire plus sur ce charmant crustacé serait pédant, car je ne souhaite remplacer ni Linné, ni Buffon. Les curieux se plongeront dans la bibliographie et les internautes trouveront une multitude de sites en recherchant " Triops ", " Apus " ou " Notostracés ".
Hormis nourrir quelques heureux oiseaux migrateurs, à quoi servent ces petits crustacés sahariens ? Probablement à rien. Ailleurs quau Sahara, la voracité des Triops en fait de redoutables prédateurs végétaux dans les rizicultures où ils ravagent les jeunes plants et quand ils sinstallent, du fait de leur mode de survie, il est très difficile de les déloger. Certaines espèces, thermosensibles, disparaissent aux premières grosses chaleurs, laissant au riz le temps de pousser ; cest le cas de T. cancriformis.
Leur phénoménal appétit pourrait être mis à profit pour débarrasser les mares des larves de moustiques. Cependant, aussi voraces soient-ils, les Triops préfèrent une nourriture facile à attraper, comme les végétaux, aux proies difficiles à chasser, comme les larves. Dautre part leur durée de vie est courte et il faudrait " réensemencer " le plan deau régulièrement, donc avoir un élevage de Triops mais, en protégeant les cultures aquatiques voisines. Pour les éradiquer, comme ils ne sont pas comestibles, un seul moyen : les pesticides. Sans doute vaut-il mieux laisser faire la nature et espérer, pour la biodiversité, quils survivront quelques millions dannées de plus.
Ainsi, les voyageurs sahariens, en examinant attentivement la faune des mares, pourront longtemps continuer à observer ce curieux crustacé, véritable petit fossile vivant.
Jean-Pierre Duhard
65 rue Saint-Jacques - 64500 Saint-Jean de Luz
Commentaires